Esca, les gestes qui sauvent !

13 mars 2016
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Esca, les gestes qui sauvent !

Jean-Michel Comme, du Château Pontet-Canet à Pauillac, réagit à un article sur l'esca paru dans "Le Point ».  

http://www.lepoint.fr/vin/esca-les-gestes-qui-sauvent-09-03-2016-2024270_581.php

LE POINT  

Publié le 09/03/2016 à 20:07 - Modifié le 09/03/2016 à 20:11 | Le Point.fr 

A la suite d'un bref article paru dans Le Point n° 2269 du 3 mars, concernant les « maladies du bois » qui mettent en péril le vignoble français, nous avons reçu un courrier, une contribution de Jean-Michel Comme, directeur technique du Château Pontet-Canet à Pauillac. Ce cinquième grand cru classé en 1855 a été le premier du classement à se convertir à la culture en biodynamie.

1) Notre article :

Esca pas exquis. En juillet dernier un rapport parlementaire fort bien documenté, tirait le signal d'alarme.  « L'histoire peut-elle se répéter ? ». Allusion à la sinistre période de la fin du XIX e siècle où la presque totalité du vignoble européen avait été détruit par le phylloxera, un insecte ravageur venu par bateau des Amériques. Aujourd'hui, les « maladies du bois », celle qui s'attaquent au pied de vigne lui-même, touchent environ 13 % du vignoble français et elles progressent régulièrement. Au premier rang de ces fléaux l'esca, une nécrose du cep qui conduit à son apoplexie et dont on ignore vraiment pourquoi elle se produit. On avait un remède – le traitement à l'arsénite de soude, dangereux et interdit depuis plusieurs années – mais pas la cause.

Tout le monde cherche et quelques pistes semblent intéressantes. Une équipe italienne, invitée par le professeur Denis Dubourdieu à Bordeaux puis par la maison de Champagne Roederer cet hiver a mis en évidence qu'une taille de la vigne respectueuse du « flux » de sève semblait primordiale. A Cognac, où l'esca frappe plus durement qu'ailleurs le vignoble, la Maison Hennessy a lancé un appel à projets afin de lutter contre ces parasites. Sur 23 contributions de 13 pays différents, ce sont les chercheurs de l'Inra et de Bordeaux Sciences agro qui ont remporté le prix doté de 600 000 euros destiné à financer la recherche. Il y a urgence : en 2014,  pour le seul vignoble français, on estime que la chûte en volume pourrait dépasser 3 millions d'hectolitres soit une perte sèche de près d'un milliard d'euros.

2) La lettre de Jean-Michel Comme :

Bonjour,

Je viens de lire l'article du Point sur l'esca. Je voulais ajouter un éclairage un peu différent et pas forcément à l'avantage de nos chercheurs et de toute la profession.

Au début du 20e siècle, un dénommé Poussart, ouvrier viticole charentais, a compris l'intérêt de respecter les flux de sève de la vigne pour éviter d'une part des pertes de vigueur et aussi limiter le développement de l'esca. Il ne connaissait même pas le nom de la maladie qu'il appelait « étoupe ».

Il semble par ailleurs que l'esca a fortement progressé depuis l'arrivée du greffage.

Donc, Poussart a compris comment limiter le développement de l'esca et il a aussi mis en œuvre une pratique curative destinée à nettoyer les zones malades sur la souche de la même manière qu'un dentiste nettoie les caries dans une dent. Cela permet de sauver environ 80 % des souches atteintes.

En 1921, un certain Lafon a écrit un livre sur les travaux de Poussart détaillant entre autres la taille Guyot-Poussart. Le livre est accessible gratuitement par internet à la BNF !

 

Cep de vigne affecté par l’esca. © DR


Fait incroyable, pendant 100 ans, ces informations sont restées dans l'oubli. On a payé des générations de chercheurs qui n'ont rien trouvé alors que tout existait. Maintenant, on redécouvre Poussart. Il y a les italiens que vous avez cités. Mais en France, un laboratoire (SICAVAC) basé à Sancerre est très en pointe. La personne la plus connue s'appelle François Dal et a publié des livres sur le sujet. Ils font plus ou moins la même chose que les italiens. Quand j'ai lu le livre de Lafon, il y a plus de deux ans. J'ai eu un sentiment de honte en repensant aux dizaines de milliers de vieux pieds qu'on a supprimés, les pensant condamnés alors que des solutions existaient.

Je me suis juré de ne plus supprimer une souche qui ne soit pas objectivement morte jusqu'au bout des racines. En effet, quand la souche greffée est morte, en général, le porte-greffe est encore vivant. On peut le regreffer et profiter ainsi d'une « nouvelle vieille souche » car le système racinaire est maintenu. Avant cela, on fait un curetage systématique des souches atteintes d'esca. On peut donc en sauver une bonne partie. Nos résultats en matière de regreffage sont encore à améliorer car on n'est qu'à 25 % de réussite. J'espère atteindre 50 % en améliorant notre savoir-faire.

Cela fait deux ans que nous avons vraiment commencé le curetage de manière systématique. Je pense qu'il faudra encore deux ans pour atteindre une « vitesse de croisière » pour cette technique, c'est-à-dire d'être capable de cibler les souches très tôt dans le développement de la maladie. L'esca est un cancer et dans le cas d'un cancer pris tôt, les chances de survie sont augmentées.

 

Cep de vigne affecté par l’esca, ayant subi un curetage. © DR


Cela peut paraitre fastidieux et c'est le cas. Mais le remplacement des manquants est une opération lourde elle aussi, aléatoire et qui entraine une non-production de plusieurs années. J'ai donc réaffecté deux vignerons qui sont devenus « cureteurs » à titre principal. Ils peuvent avoir d'autres tâches comme de réparer des fils de fer ou remplacer des chauffeurs de tracteurs ou de chevaux malades. Mais leur activité principale, c'est le curetage. Mais au-delà de ça, il faut se poser la question du pourquoi des choses. Pourquoi l'esca devient ce fléau effrayant ?

Je vois plusieurs niveaux de lecture du problème.

Le premier et le plus basique est sûrement la taille qui ne respecte pas la nature du cep. C'est tout le travail de Poussart et de ses « disciples ». Il y a une vraie remise en question des tailleurs et des gens qui les dirigent.

Le deuxième concerne les pratiques culturales et en premier lieu la vigueur qui n'est souvent plus en lien avec le bien-être des souches. L'essentiel des vignes est maintenu en excédent de vigueur. Les plaies de tailles sont plus grosses et la sève est sûrement déséquilibrée. C'est vrai pour l'esca mais pour toutes les « maladies ».

On ne respecte pas non plus les sols qui sont la base de nutrition et donc de bonne santé de la vigne. On ne respecte pas plus les souches elles-mêmes qui sont agressées en permanence par des machines ou des gestes violents (prétaille, rognages...).

On ne peut pas ne pas parler des techniques de greffage. La quasi-totalité des greffes du marché sont en « oméga » qui a été présenté comme une révolution (pour les pépiniéristes…). Mais 30 ans après, on découvre que c'est une catastrophe vis-à-vis de l'esca. Il est fortement probable aussi que l'esca se soit développé suite à l'apparition du greffage. Rien n'est anodin ni sans conséquence quand il s'agit du vivant…

 

Cep de vigne affecté par l’esca, un an après curetage. © DR


Le troisième niveau concerne l'usage des pesticides qui tend à affaiblir les souches. Beaucoup de pesticides migrent jusqu'à la dernière des cellules des racines. Cette répétition des traitements chimiques ne peut pas être sans conséquence. Des souches affaiblies perdent leur identité et se font manger par un champignon naturellement présent et dont le rôle « normal » est de dégrader des tissus morts. Alors que dans le cas de la vigne, il se met à manger des tissus vivants !

Enfin, le dernier niveau de lecture pourrait concerner la génétique elle-même de la vigne. En multipliant et remultipliant la vigne de manière végétative (pour conserver le patrimoine génétique et spécifique de chaque cépage), ce patrimoine génétique finit par se dégénérer et s'affaiblir. Dans le passé, de nouvelles variétés voyaient le jour, naturellement ou par l'homme et remplaçaient les anciennes. Ainsi, il y avait un renouvellement génétique régulier. Maintenant, c'est impossible avec les systèmes actuels.

L'apparition des clones n'a rien arrangé en décuplant le nombre de souches produites à partir d'un seul pied-mère…

A partir de là, que faire ? La recherche va nous proposer des OGM ou des pesticides. Je pense que la vraie réponse n'est pas là. La voie est suggérée par mon propos. Il faut avant tout respecter la vigne par une vraie démarche « éthique » la concernant. Mais combien de vignerons sont prêts à cela ?... Pour cette pathologie comme pour les autres (flavescence dorée, phylloxéra…) un développement soudain devrait nous faire poser la question de nos relations avec le vivant. C'est la base du raisonnement biodynamique qui guide en permanence nos choix de vignerons, sinon d'humains.

Ne peut-on pas créer de lien entre le changement des pratiques sur une courte période et l'apparition ou la prolifération d'une maladie ? Il est sûrement plus aisé d'invoquer le développement des transports ou le réchauffement climatique que sa propre responsabilité.

Source(s) :

Diaporama

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